APP下载

«La calligraphie est une flret de l’âme »

2017-07-05FranceCHRISTOPHETRONTIN

今日中国·法文版 2017年5期

(France) CHRISTOPHE TRONTIN

«La calligraphie est une flret de l’âme »

(France) CHRISTOPHE TRONTIN

Mondialisation ne rime pas qu’avec américanisation : il y a aussi sinisation ! Au-delà des modes et des inventions d’Oncle Sam, omniprésentes dans bien des pays, les recettes de grand-père Confucius commencent à avoir le vent en poupe. Chaque mois, La Chine au présent vous présente ces Européens qui vivent une passion chinoise.

Dans sa jeunesse, Claire Gouy Komplita voulait étudier le chinois. Des amies asiatiques qu’elle avait à l’époque avaient opté pour ce cursus et elle se destinait à les suivre en Langues O à Paris. Mais son destin devait en décider autrement puisqu’elle déménagea en Suisse où elle s’est lancée dans le droit. Installée à Genève depuis près de vingt ans, c’est là qu’elle a attrapé le virus de la calligraphie chinoise. Depuis 2002, elle suit avec assiduité des cours hebdomadaires de calligraphie dans un petit local du centre-ville sous la direction d’un professeur et lettré chinois : Wang Fei.

Première étape : l’acquisition des 20 traits de base du caractère chinois. Le trait horizontal, le vertical, celui qui descend vers la gauche, le descendant en crochet, le point, etc. Au début, l’entraînement se fait au pinceau à eau sur un papier buvard spécial qui sèche au fur et à mesure... Ce sont là les bases. Ensuite, il s’est agi de se familiariser avec les styles des différentes époques : les inscriptions divinatoires de l’antiquité, qui sont en quelque sorte les ancêtres des signes chinois d’aujourd’hui, puis le style sigillaire qui était employé sur les sceaux à partir de la dynastie des Zhou (XIesiècle–221 av. J.-C.). Les plus employés sont le style régulier qui date des Han (206 av. J.-C.–220), et le style cursif, le plus artistique. Le style cursif est le plus beau, peut-être, mais aussi le plus difficile à acquérir. Pas évident d’exprimer les traits et les points d’une petite ondulation du pinceau, de relier les différentes parties du caractère par d’imperceptibles glissements, de savoir à quel moment lever et replonger le pinceau dans l’encre. Heureusement le professeur Wang est là pour guider les pas des débutants comme des élèves plus avancés.

Il faut aussi pratiquer la tenue du pinceau, par le milieu, s’exercer à l’art de tirer un trait en rassemblant les poils du pinceau, de jouer sur sa pointe en la tordant sans la casser, maîtriser la pression pour les pleins et les déliés, alterner le gras et le fin pour trouver l’équilibre du caractère : un art subtil qui rappelle aussi la méditation ou le taï-chi. Bien sûr, la qualité du pinceau, sa taille, le soin que l’on prend à l’entretenir, entrent aussi en ligne de compte, ainsi que le choix du papier de riz ou de bambou pour l’exercice, de mûrier pour les œuvres les plus achevées.

« Une fois le pinceau trempé dans l’encrier, on a du mal à s’arrêter », avoue Claire, qui se passionne pour ces cours dispensés par M. Wang dans sa petite école appelée « Le poisson mandarin » établie dans le centre de Genève. Ces cours, c’est très sérieux et très relax à la fois : une dizaine d’élèves se réunit tous les mardis soir, pour s’exercer dans la bonne humeur sous l’œil attentif du spécialiste. Les amateurs de calligraphie qui étudient ici représentent la société helvétique dans toute sa diversité : hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, représentants de professions les plus variées, tous en quête de la précision des signes en noirsur blanc.

Calligraphie de la Préface au Recueil des poèmes composés dans le Pavillon des Orchidées

Après les salutations et les petites blagues d’usage, les élèves étalent leurs rouleaux de papier de bambou et se recueillent en préparant leurs pinceaux. La concentration qui s’installe est alors palpable, on entend les mouches voler. Chacun choisit pour s’exercer une suite de caractères dans l’un des quatre styles proposés et commence à reproduire les caractères, l’un endessous de l’autre. Wang Fei se promène entre les tables et prodigue ici un encouragement, là une petite remarque. De temps en temps, un élève lui demande de montrer de quelle façon il attaquerait tel ou tel caractère. Il s’assied alors sans hâte, saisit un pinceau, le plonge pensivement dans l’encrier... On voit alors sa houppe s’arc-bouter, décrire de gracieuses arabesques, trop vite pour permettre vraiment de distinguer les étapes, et déjà le caractère s’étale, magnifique, sur la feuille.

Plongée aux sources du Pavillon des Orchidées

« Chacun procède suivant son niveau, chacun à son rythme », explique Claire. Les modèles sont affichés au mur, dans les différents styles. Aujourd’hui, il s’agit de la fameuse Préface au Recueil des poèmes composés dans le Pavillon des Orchidées, dont la version originale est perdue mais qui a été abondamment copiée depuis dixsept siècles. L’auteur en est le calligraphe Wang Xizhi, célèbre entre tous, qui vécut entre 321 et 379 de notre ère dans le Shandong puis le Zhejiang, berceau de la calligraphie chinoise.

Wang Fei me propose de feuilleter un livre dans lequel la fameuse légende du Pavillon des Orchidées est décrite par des reproductions d’estampes anciennes. Celle-ci raconte qu’un jour, l’artiste avait rassemblé une quarantaine de ses amis lettrés près de Shaoxing pour une partie de campagne. Les invités commencèrent un jeu de boisson : on laissait dériver des coupes de vin posées sur des feuilles de lotus le long d’une petite rivière au bord de laquelle les artistes étaient assis de part et d’autre sur des bancs. Lorsqu’une coupe s’arrêtait devant l’un d’entre eux, son gage était de la boire et de composer un poème au pied levé. À la fin de la journée, 36 des participants avaient composé 37 poèmes. Pris d’une inspiration soudaine, Wang Xizhi écrit alors d’un seul jet la préface du recueil. Un poème devenu depuis archiclassique, en 324 caractères, qui évoque les joies de cette journée et le caractère éphémère de l’existence. L’œuvre la plus étudiée et la plus commentée de l’histoire de l’art chinoise.

Claire s’exerce à la calligraphie.

Wang Fei, féru de culture classique, ne se contente pas d’organiser ces cours du soir. Pour les plus passionnés, il anime, un dimanche par mois, un stage de perfectionnement avec la participation de calligraphes réputés. D’autre part, il organise pour ses étudiants, une ou deux fois par an, des pèlerinages aux sources, à l’Université de calligraphie de Shaoxing, la plus fameuse de Chine puisqu’elle est la seule université spécialisée dans cette discipline. Des voyages d’études de trois semaines en général, minutieusement organisés, qui permettent aux élèves de rencontrer les professeurs les plus éminents, mais aussi de s’imprégner de l’atmosphère si particulière de ce centre artistique. C’est ce qu’explique Wang Fei alors qu’il présente les termes du poème de Sun Guoting que l’on étudie aujourd’hui : « La calligraphie doit être vivante comme le phénix et l’oie sauvage qui volent, pleine de force comme le dragon qui tournoie et la grue qui danse. »

Dans vos caractères s’exprime votre caractère

Phénix, dragon, animaux mythiques, oie sauvage, grue, animaux réels : la calligraphie doit s’inspirer de la nature mais aussi comporter une part de mystère. « La beauté d’une écriture s’appuie sur quatre critères, explique Wang Fei : le caractère doit être juste, pour qu’on puisse le lire ; il doit être équilibré, pour être agréable à regarder... En outre, il est indispensable qu’il montre un dynamisme, un élan, qui le rende vivant. Et enfin, le plus important : il exprime le caractère de celui qui l’a écrit. » Claire renchérit : « La calligraphie est un reflet de l’âme. Votre caractère, mais aussi votre état d’esprit, votre humeur, s’expriment sur le papier. Wang Fei, qui nous connaît bien, sait toujours dans quel état nous sommes en observant nos écrits. »

Claire me confie que cette discipline qui allie rigueur et créativité lui fut d’un grand secours à une époque de sa vie où des soucis de santé étaient venus se cumuler à des difficultés professionnelles. « J’ai même dû m’interrompre pendant un an. Mais là, j’ai repris les cours et j’y trouve une grande paix. La concentration de l’étude des signes, cette tension à la fois du corps qui peint et de l’esprit qui guide, permet de se vider la tête. Occupé à reproduire au plus près les caractères anciens, concentré sur leurs significations énigmatiques et profondes, on oublie ses soucis, le stress de la vie professionnelle, c’est très reposant. Et puis bien sûr, on en apprend beaucoup sur une culture très éloignée de la nôtre, malheureusement assez méconnue en Europe. »